Par Claude Marson
En 1981, dans un monde alors totalement dominé par IBM,
quand le premier PC est sorti, les positions étaient tellement figées, que personne
n’aurait pu imaginer qu’un jour on puisse se poser un jour la question du
successeur de celui que l’on appelait le n°1.
Aujourd’hui la question n’est ni farfelue ni taboue.
Qui sera donc l’IBM de demain ?
IBM lui-même, Oracle dont les dents raclent les marchés tous azimuts ou Microsoft qui multiplie les annonces et messages subliminaux.
Trois fronts distincts
L’avenir est tout tracé. Dans quelques années, il ne subsistera que quelques éditeurs et l’un d’entre eux, nécessairement, mathématiquement, sera le nouvel IBM.
Pour que Microsoft soit celui-là, il lui faudra livrer trois
batailles : celle du poste de travail ou l’ennemi, en face, s’appelle
Internet, celle de la reprise des applications de back office, batch et
transactionnelles et cette fois les mitrailleuses pointées sur lui sont fabriquées
par IBM et celle des grands progiciels métiers, où le « kaiser » SAP
mais aussi le « skipper » Oracle, veulent à tout prix maintenir leur
leadership sur les grands comptes
d’aujourd’hui et les PME de demain.
Comme en 14, les fronts sont bien délimités, les belligérants ne parlent pas la même langue et les théâtres d’opération ne sont pas contigus.
Et les poilus c’est nous, les utilisateurs otages.
La bataille du poste de travail
Microsoft domine le marché du poste de travail de manière outrageante avec Windows et ses logiciels de productivité individuelle : Office, Exchange, etc.
Les machines des utilisateurs, dopées de processeurs multicoeurs, embarquent de plus en plus de fonctionnalités locales, alors que dans le même temps, les réseaux environnants, câblés et sans fil, s’appuient sur une bande passante pléthorique et une disponibilité quasi sans faille.
Jusqu’à maintenant la question du remplacement des solutions Microsoft sur le poste de travail ne se posait pas. Les utilisateurs voulaient « leur » Office et « leur » Outlook, même s’ils ne se servaient que de 5 % de leurs fonctionnalités et même si l’addition en termes d’équipements et de licences devenait de plus en plus salée. C’était inéluctable.
L’alternative aujourd’hui est devenue plus crédible et Microsoft l’a bien compris qui a lancé en juin dernier un Office Live pour concurrencer Google Apps.
Cette alternative s’appelle Internet.
Contrairement à ce qu’avaient imaginé Novell et Sun, qui pensaient pouvoir remplacer en leur temps, le noyau Windows par Linux, l’OS de Microsoft est là et bien là et on ne voit pas qui pourrait le contester.
Par contre, pour tout ce qui est « au dessus », c’est-à-dire les services et les applications, là rien n’est joué. Et le marché est en train de s’ouvrir.
Le principal atout de Microsoft, pour se maintenir, est bien sûr la légitimité de la filière Windows, XP et Vista et l’énorme base installée de produits Office, qui le rendent quasiment incontournable, si des concurrents se risquaient à le provoquer en frontal.
La menace vient d’ailleurs. Des solutions hébergées sur Internet par Google, Yahoo et par cette myriade d’éditeurs qui pensent qu’Office ne sert à rien, qu’il est trop lourd, que personne n’en a l’usage véritable, au-delà de quelques fonctions de base et qu’à part les quelques « fous furieux » de la macro Excel, l’utilisateur lambda n’en a qu’un emploi limité : de l’édition de base sous Word et des textes et tableaux, vaguement illustrés par quelques formules et macros.
L’alternative consiste donc à proposer des solutions plus simples, plus « friendly », accessibles sur Internet, moyennant paiement à l’usage.
On sent aujourd’hui que de nombreux utilisateurs pourraient se contenter de ce minimum minimorum. A mille lieux de ce que leur propose Office et qu’un simple noyau Windows sous-jacent, allégé, libéré du reste, ferait largement l’affaire.
D’autant que l’usage même de ces outils sur Internet s’est fortement amélioré par le mode Web 2.0 et sa composante cliente Ajax, qui leur donnent l’illusion d’être en local, alors qu’ils sont en mode connecté réseau.
Dans les années à venir, il y aura de plus en plus de solutions hébergées. Même si le marché est fortement marqué par des solutions locales et que de nombreux utilisateurs craignent pour la confidentialité de leurs données, celles-ci pourraient bien quitter le giron local pour s’aventurer sur des serveurs Internet. D’autant que l’on subodore que 80 % de ces données, soi disant confidentielles, en réalité ne le sont pas. Et que cela fait partie du mirage.
D’ailleurs rien ne pourra empêcher un éditeur de proposer des logiciels hébergés, téléchargés ou plus vraisemblablement streamés à la demande, qui viendront s’exécuter sur le poste local, de manière à préserver ces fameuses données.
Pour Microsoft le danger est réel, qui l’obligera à revoir ses positions.
Son artillerie est certes lourde, mais elle tire au dessus des lignes ennemies. Sa stratégie est remarquable, mais le champ de bataille devenu planétaire, s’est déplacé. Ses produits sont superbes, mais ils n’impressionnent plus personne, comme si tout cela était normal. Et surtout, ils sont jugés trop chers et attachés à des licences incompréhensibles.
La bataille qui s’engage sera plus indécise qu’on se l’imagine. Pour s’imposer, Microsoft devra bétonner ses arrières avec des produits eux-aussi hébergeables (voir Office Live), sans pour autant abandonner ce qui a fait son succès. Et pour lui, le curseur sera d’autant plus difficile à placer entre le local et l’hébergeable, qu’il risque de se faire concurrence à lui-même.
Restera le sort de Windows sur le poste de travail.
Bien que réduit au rang de noyau (le futur Singularity va dans ce sens), sa position est quand même moins fragile. Bien qu’il doive s’attendre à affronter de nouveaux venus, les WebOS en particulier, qui pourraient être fondés sur un noyau Linux, avec au dessus une machine virtuelle Java, véritable cœur opérationnel, dans laquelle toutes les applications viendrainet s’exécuter.
Contrairement au tout Linux d’hier qui n’avait pas de sens, le couple noyau Linux – machine virtuelle Java, cette fois, est crédible. Non pas tant parce qu’il serait l’émanation d’un monde libre et émergent, car le modèle économique sous-jacent reste illusoire, mais bien parce que c’est logique et que « ça marche ».
Le poste de travail devenant de plus en plus un terminal HTML ou XML, tout passera par un container Web : un navigateur Internet avec sa machine virtuelle ou un run time d’exécution java. Inutile donc de trop charger la bête. Un simple noyau Linux fera l’affaire…d’autant que personne ne se rendra compte de sa présence.
Le front ouvert contre IBM
La deuxième bataille que livrera Microsoft, l’opposera à IBM.
L’enjeu, cette fois, ce sont les 240 milliards de lignes de code Cobol qui tournent quotidiennement (sur 300). Autrement dit, toutes les vieilles applications batch et transactionnelles, qui s’exécutent sur des mainframes ou des plates-formes plus modernes, pour lesquelles elles auront été recompilées (exemple de Bull qui a basculé 50 % de son code applicatif GCOS sur la gamme Novascale Itanium) .
Jusqu’à maintenant on n’a pas touché au fonctionnel. On s’est contenté de recompiler.
Cela dit, le jour viendra où les applications auront pris un « coup de vieux » et où il faudra fatalement les repenser de l’intérieur. Faire du réingéniéring comme disent les consultants.
Et là se posera la question du framework de reprise.
Microsoft a pour ambition d’imposer .Net sur ses plates-formes Windows, voire pourquoi pas de temps en temps Linux, puisque l’idée de Mono (.Net sur Linux) semble faire son chemin. Il veut récupérer le maximum d’applications retranscrites et les exploiter sous .Net. C’est son droit.
C’est aussi celui d’IBM que de ne pas être d’accord. L’ex n°1 a tout misé sur Java. Pour lui, à terme, il n’y a pas d’autre issue que le portage sur des plates-formes de ce type, sauf que le chemin est semé d’embûches, que le framework est encore très imparfait, que les EJB ne font plus rire personne et que même simplifiés en EJB3, ils continuent de faire peur.
Des pans entiers ne sont pas correctement traités : mapping objets-données, persistance, transactionnel long, par exemple, qui sont à l’origine de bien des déboires.
Autant la partie cliente de ces applications « repensées » ne posera pas de problème, car le JCP (Java Community Process), sorte de gouvernement du monde Java, a eu la bonne idée « d’inviter » dans la machine virtuelle Java 6 (projet Mustang) des langages script tels que PHP, Ruby, Python ou Groovy, ce qui évitera d’installer des interpréteurs dédiés, autant la partie métier, le modèle, comme disent les spécialiste du pattern MVC, restera délicate à écrire.
Vouloir repenser une application batch ou transactionnelle en se fondant sur les seuls composants standards disponibles aujourd’hui reste dangereux…à moins de disposer en interne des équipes et des compétences pour réécrire une partie du framework technique de manière spécifique.
A terme ce sera pourtant inéluctable.
Alors qui l’emportera. IBM qui aura tout misé sur un langage et un framework dont il n’a pas la totale maîtrise (Sun et JCP) ou Microsoft qui aura fait évoluer .Net et la plate-forme Windows pour devenir compétitif.
Que l’on ne s’y trompe pas. Vista au-delà des effets graphiques et surtout Windows 2008, sont bien les tremplins de cette stratégie de récupération. Qui ne fait que commencer. IBM, qui revendique aujourd’hui 85 % du marché mondial des mainframes joue son avenir sur cette seule carte java. Plus encore qu’en 1981 avec le PC, sa position est fragile et peut basculer du jour au lendemain.
Si Java échoue dans la bataille des mainframes, IBM éclatera en morceaux.
Tout dépendra de la capacité qu’auront le langage et les frameworks associés de s’universaliser, autrement dit d’être adoptés par la planète. En gros de devenir le Cobol de demain.
Le basculement de Java en Open Source est de ce point de vue une excellente nouvelle pour les opposants à Microsoft. La seule issue possible d’ailleurs dans un combat qui s’annonce titanesque. Ce qu’a très bien compris le nouveau CIO de Sun, Jonathan Schwartz, contrairement à son prédécesseur Scott McNealy, qui lui, a préféré partir plutôt que « de voir ça »…
La crédibilité de Microsoft sur les grands progiciels
métiers
Au-delà des serveurs et des plates-formes de développement, Microsoft aura besoin de s’appuyer sur une crédibilité grands systèmes, en se forgeant une réputation dans le domaine des logiciels métiers, là ou il est peu présent et où Oracle et SAP règnent en maîtres.
Qu’il s’agisse de décisionnel ou d’ERP, Microsoft, pour l’instant, ne dépasse pas le niveau d’une grosse PME. Dynamics, par exemple, l’ERP maison, cible des comptes de 1000 à 2000 personnes, de même que ses solutions décisionnelles.
La dernière marche, celle qui lui permettra de se hisser au niveau d’Oracle et SAP, est très haute. Rien ne dit d’ailleurs, qu’il sera capable de la gravir seul. Le plus probable est qu’il procédera par acquisition et fera entrer dans son giron un grand nom du milieu.
Le problème est que les grands noms en question se font rares et que les plus belles pépites ont déjà été acquises par le prédateur Oracle, Peoplesoft, entre autre, qui lui-même avait déjà acquis JD Edwards.
Reste SAP, qui est un plus gros morceau encore.
Il se dit depuis deux ans que Microsoft et SAP se rapprochent, voire se touchent. Mais rien n’est fait et ce n’est pas parce que l’on peut accéder à certains modules SAP depuis Office, qu’il faut s’imaginer que le mariage est consommé.
D’autant que pour une fois, SAP vient de déroger à sa règle stricte de développement interne en rachetant BO pour six milliards de $ et aurait paraît-il l’intention de ne pas en rester là. Sa stratégie (la même que celle d’Oracle) de réécriture de ses gros progiciels sous forme de services – il y en aurait 30.000 – de manière à les rendre modulaires et accessibles en mode hébergé par des PME, témoigne de cette volonté. Sauf que c’est loin d’être facile à réaliser.
Réécrire un « monstre » tel que l’ERP SAP sous forme de services, alors même que les frameworks nécessaires, ne sont pas tous disponibles, est une gageure, dont pourrait bien profiter Microsoft, qui aurait ainsi le temps de se positionner : faire évoluer Dynamics vers les grands comptes ou procéder à une acquisition majeure.
Dans le domaine du décisionnel, les difficultés sont encore plus grandes.
Microsoft dispose de quelques atouts, mais n’a pas de solution crédible pour des grands comptes. Et on le voit mal faire évoluer sa plate-forme actuelle pour concurrencer les grands de ce domaine. Il lui faudrait du temps pour cela et ce temps, il ne l’a pas.
La seule solution sera de procéder à un rachat.
Le problème là encore, est que les cibles potentielles se sont raréfiées. Il y a peu, il y avait encore quatre grands éditeurs sur ce créneau : SAS, Hyperion, BO et le canadien Cognos.
Hyperion a été racheté par Oracle, BO par SAP et Cognos par IBM. Ne reste donc que SAS, mais sans doute trop marqué par ses origines statistiques et graphiques, pour en faire un candidat sérieux.
Après avoir manqué en son temps le rachat de Rational, tombé dans l’escarcelle d’IBM pour 2 milliards de $, Microsoft a sans doute raté quelques belles opérations, sur des créneaux où il est pourtant attendu. Mais peut-être n’en avait-il pas les moyens.
On ne prête qu’aux riches
Tout cela pourrait n’être finalement qu’une affaire de gros sous.
Pour se forger une réputation dans les grandes applications métiers, Microsoft devra en avoir la volonté et les moyens.
Son chiffre d’affaires estimé pour 2007 tournera autour de 50 milliards de $. Celui d’IBM se situera aux environs de 100 milliards de $ et celui d’Oracle à une vingtaine de milliards de $.
Quant à sa « victime » présumée, SAP, elle dépasse les 14 milliards de $. Sachant que sa valeur mobilière, serait d’après certains analystes, de l’ordre de 60 milliards de $.
C’est donc un gros morceau. Mais si Microsoft veut vraiment asseoir ses positions, il n’aura pas le choix. L’effort à accomplir sera à la mesure du but recherché. S’il ne le fait pas, il restera peut-être le roi du poste de travail, mais dans 20 ans on en sera encore à se demander si cela vaut la peine de passer à la version 128 bits de Windows 2027. Et il y aura belle lurette que la question n’intéressera plus personne.